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AINSI PARLAIT L'ALOE VERA (Suite)

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Aux Philippines, on mélangeait ma pulpe avec du vin pour fabriquer un tonique pour les cheveux. A Hawaï, une tradition similaire affirme que l'on peut arrêter la chute des cheveux en se frottant le cuir chevelu avec de l'Aloès. Et l'on rapporte que dans les îles des mers du Sud, je sers à confectionner des remèdes contre l'arthrite.

A Java, à Curaçao, à Cuba, en Jamaïque, dans les Barbades, aux Caraïbes, j'ai toujours été l'une des plantes essentielles de la médecine populaire. On m'attribue encore de nos jours les mêmes propriétés qu'un peu partout dans le monde : soulagement des brûlures, désordres digestifs, etc.

A Java, on m'emploie pour prévenir les cicatrices en cas de blessure ou d'inflammation de la peau. A Cuba, on fabrique un remède contre le rhume en me mélangeant avec du rhum et du sucre.

La Jamaïque fut longtemps l'un des hauts lieux de l'aloès. On y produisait industriellement le fameux "aloès caballin", un produit vétérinaire qui permettait de traiter autant les chevaux que le bétail. Les Jamaïquains m'appliquaient en grosses tranches ou en feuilles sur leur front pour soigner les maux de tête.

De la légende à l'histoire

A partir du XVème siècle, ma destinée se dédouble. D'un côté, je continue à remplr mes tâches habituelles, là où je pousse naturellement : pays et îles du bassin méditérranéen, Afrique, Asie, Amérique du Sud, Mexique, Sud des Etats-Unis, îles des Caraïbes... Destinée obscure mais satisfaisante à l'ombre de la brillante civilisation européenne. D'un autre côté, je suis exporté vers l'Europe du nord après la Renaissance. Mais loin de mon milieu naturel, broyé, bouilli, desséché pour me réduire en résine ou en poudre, je suis amputé de la plupart de mes pouvoirs curatifs. Cependant j'acquiers la respectabilité scientifique et, dans toute l'Europe, je jouis d'une certaine notoriété à titre purgatif.

Mais ici s'achève la partie la plus obscure de mon histoire, et nous quittons pour de bon les brumes enivrantes de la légende et ses "on-dit" invérifiables pour entrer dans l'histoire moderne.

L'Europe du Nord

Les écrits arabes, grecs et romains se fraieront un chemin jusqu'à la Renaissance, et c'est par cet intermédiaire que les érudits, les médecins et les apothicaires de l'Europe du Nord, prendront connaissance de mon existence. Est-ce l'imprécision ou la mauvaise qualité de la traduction de ces textes, ou encore un manque de sens scientifique de la part de nombreux chercheurs qui se sont penchés sur mon cas, toujours est-il que personne ne semble avoir noté l'importance de m'utiliser dans toute ma fraîcheur.

Tout ce beau monde savant semble avoir cru que les extraits en résine ou en poudre des pays tropicaux possédaient la même valeur thérapeutique universelle que la pulpe gélatineuse obtenue à partir des feuilles fraîches. Ma réputation de remède tout usage en prit alors un sacré coup, et l'on me réduisit surtout au rôle de laxatif efficace mais parfois violent. De fait, je peux produire un effet assez violent lorsque seule la sève contenue dans mon écorce est utilisée. Ce qui était bien souvent le cas à l'époque.

Cette réputation de laxatif devait rapidement s'étendre dans tout le nord de l'Europe, puis jusqu'en Amérique du Nord, et durer jusqu'à nos jours, du moins dans les sphères les plus officielles du monde médical. Ainsi, à la fin des années 70, le Unitd States Pharmacopeia me définissait encore avant tout comme un laxatif, alors que depuis 1934 des chercheurs sérieux tels que le Dr. C.E. Collins et son fils commençaient à redécouvrir et à "démontrer" mes multiples atouts.

Quoiqu'on m'ait limité officiellement à mon usage laxatif, il n'en reste pas moins que, durant ces longs siècles, on a su également tirer profit de quelques-unes de mes autres propriétés. Des chercheurs indépendants les ont mêmes accréditées. En Angleterre, l'un d'eux notait mon efficacité pour soigner les piqûres d'insectes. Un peu partout en Europe du Nord, on m'a essayé comme tonique dans les cas de consomption, maladie mortelle jugée incurable à l'époque. Et puis, il y a mes usages vétérinaires qui sont peut-être ceux que l'on a le plus reconnus jusqu'à nos jours. En usage externe, on m'appliquait en cataplasme sur les jambes des chevaux boiteux, en en usage interne, je servais notamment à soigner les bestiaux souffrant de vers.

Sébastien Kneipp, le célèbre prêtre naturopathe, inventeur de l'hydrothérapie, me recommandait en pédiatrie pour traiter les inflammations oculaires chez les enfants. Selon lui, il s'agissait de baigner les yeux avec une eau où l'on avait laissé dissoudre de l'Aloès.

Au XIXème sicèle, le dictionnaire encyclopédique Larousse de l'édition de 1865 me dit "fréquemment utilisé en médecine". En plus de ma propriété purgative, il mentionne que je possède des propriétés toniques et que je favorise la digestion gastrique et le flux menstruel. Quant au Bescherelle National de 1861, il raporte que la pulpe des feuilles de l'aloès soccotrin est très efficace pour traiter les brûlures les plus graves.

Quelques usages non-médicaux

Parallèlement à ces usages médicaux, les hommes ont su me découvrir d'autres utilités. Ainsi au XIXème siècle, les brasseurs anglais se servaient de mon suc pour remplacer en grande partie le houblon dans la fabrication de la bière. Et vers 1850, on se mit à m'utiliser pour teinter la laine, le coton et la soie. Je les colorais parfaitement et pouvais fournir de nombreuses nuances telles que le violet, le jaune, le marron, le rose, etc. Je constituais aussi un excellent colorant pour la fabrication de la peinture en raison de mon inaltérabilité.

Les Indiens de la Guyane tirent de certaines de mes variantes régionales un fil très résistant avec lequel il fabriquent des hamacs, des gants, des voiles, des bas... De leur côté, les Indiens de la Jamaïque observèrent que la résine d'aloès combinée à d'autres substances était un excellent préventif pour protéger la coque des bateaux contre l'action des vers. A notre époque, où l'on cherche à employer des matériaux non toxiques, c'est là un de mes usages qui mérite d'être remis à l'honneur.

Dans un tout autre ordre d'idée, les Bantous d'Afrique fabriquent une sorte de tabac à priser avec les feuilles séchées ou réduites en cendres de certaines espèces d'aloès, dont l'Aloe marlothii. Certains chercheurs expliquent ainsi la fréquence élevée du cancer des sinus chez les Bantous. Heureusement ce n'est là que l'un des rares cas où je puis nuire à la santé de l'être humain.

Elixir de longue vie

Fait intéressant à noter, en Europe, je suis entré dans la composition de plusieurs Elixirs de Longue Vie. Le premier contenant de l'aloès fut sans doute celui du célèbre alchimiste Paracelse dénommé Elixir Proprietatis. On en connaît mal la composition mais l'on sait que la teinture d'aloès y était incluse à côté notamment de la myrrhe et du safran.

Un autre de ces élixirs fort connus est celui d'un médecin suédois, le Dr. Yernest, mort à 104 ans des suites d'une chute de cheval. Cet Elixir du Suédois était un secret de famille depuis plusieurs siècle. Son père et sa mère vécurent respectivement 107 et 112 ans. L'un de ses aïeuls aurait même atteint l'âge de 130 ans.

En voici la formule :

"Une once d'aloès succotrin, un gros de zédoaire, un gros de gentiane, un gros du meilleur safran, un gros de rhubarbe fine, un gros d'agaric blanc, un gros de Thériaque de Venise, une pinte de bonne eau-de-vie, puis pendant 10 jours laisser l'infusion se mélanger, filtrer, etc."

Le médecin suédois affirmait qu' "Avec 7 à 8 gouttes de ce remède chaque matin dans du vin, du thé ou du bouillon, on vit longtemps sans avoir besoin de saignée ni de médecin...Il a ceci d'admirable qu'il est utile à tout."

On le connaît de nos jours sous le nom d'Elixr du Suédois avec sensiblement la même composition. Celui de Maria Treben est l'une des versions modernes les plus connues.

Le fait que je m'intègre ainsi à la composition d'élixir de longue vie est intéressant dans la mesure où il semble s'inscrire dans un vieux mythe universel où je suis associé à la jeunesse éternelle ou même à l'immortalité, comme c'est le cas chez les Indiens Séminoles ou l'était chez les anciens Egyptiens. Mythe-symbole qui témoigne d'un vaste champ pharmacologique du même ordre que la sauge, le ginseng, le coca et quelques autres. Mais également mythe-limite qui m'enferme dans une divinité irréelle et m'empêche d'agir naturellement.

Il est bien regrettable que, sur ces plantes d'élite, les hommes aient projeté aussi abusivement leur espoir de transcender la marche inexorable du temps. Ils en on fait de même avec tous les grands maîtres et prophètes : en les divinisant et en leur attribuant toutes les vertus, ils ont rendu leur sagesse inaccessible et inapplicable.

Quoiqu'il en soit, même si leur valeur scientifique et historique est aléatoire, tous ces témoignages égyptiens, grecs, romains, arabes ou chinois attestent de l'universalité de ma présence à travers l'histoire. Ils montrent aussi que les Anciens avait déjà établi un tableau assez exaustif de mes multiples propriétés. Propriétés que les recherches les plus récentes confirment de plus en plus...Comme dit le proverbe : "Il n'y a pas de fumée sans feu". Et on en revient à la grande question : Comment expliquer qu'un remède soit employé pendant des siècles pour les mêmes usages et avec la même confiance par plusieurs peuples complètement isolés tant culturellement que géographiquement ?

Malheureusement, cette aura de panacée m'a donné une mauvaise réputation et fait que l'on m'associe souvent aux pratiques des charlatans. Désormais, prétendre tout guérir est suspect : seuls les remèdes spécifiques ont droit de cité dans l'univers de la médecine moderne. Avec l'arrivée du XXème siècle, je me suis donc livré "racines" et "feuilles" liées aux expériences de ces hommes et ses femmes en blouse blanche de qui dépend maintenant en grande partie mon destin de plante thérapeutique.

Je temine ainsi le curriculum vitae de ma très longue carrière thérapeutique. A côté des légendes, des on-dits et des témoignages d'utilisateurs, gens qualifiés et moins qualifiés, le lecteur verra dans la suite de ce dossier comment j'ai pu passer suffisament d'examens officiels pour briguer une place respectable dans les dictionnaires de médecine et de pharmacie.

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