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1 JANVIER 2007

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AINSI PARLAIT L'ALOE VERA

Il y a maintenant plusieurs milliers d'années que je veille sur le bien-être et la beauté des êtres humains de tous les continents. Au yeux de beaucoup de gens, je suis devenu peu à peu une sorte de baguette magique capable de tout soigner. Les Indiens me surnomment d'ailleurs le "Bâton du ciel", comme si je guérissais tout ce que je touchais. On m'a également appelé le "Cadeau de Vénus". Les Anciens Egyptiens, encore plus dithyrambiques, m'avaient intégré à leurs rites funéraires sous le titre de "Plante de l'Immortalité". Et un peu partout, jusqu'à nos nours on m'a appelé la "plante miracle" ou la "plante qui guérit tout.

Bien entendu, j'ai été flatté par tous ces noms témoignant de la vénération des hommes à mon égard. Mais je préfère les tites de "plante des premiers soins", ou de "plante des brûlures", ou mieux encore de "guérisseur silencieux" ou "chamane silencieux". Ils conviennent mieux à ma modestie de simple fils de la Terre-Mère et de Père-Soleil, dont je tiens mes pouvoirs thérapeutiques. Tout comme je préfère d'ailleurs l'admiration plus réservée, plus prudente, mais grandissante que me portent de plus en plus de scientifiques modernes. Car je ne me connais pas encore, et eux plus que mes adeptes inconditionnels, m'apprendront qui je suis réellement et quelle est l'étendue exacte de mon pouvoir de guérison. Se faire attribuer des qualités que l'on n'a pas ne peut que ternir à la longue celles que l'on possède. C'est pourquoi, toujours soucieux de rendre service à l'humanité, je suis prêt à renoncer à toute gloire imméritée et à me contenter du rôle plus juste que les savants voudront bien m'accorder.

Quoique enraciné dans la Terre-Mère, je suis devenu une superstar dans le firmament pharmacologique de l'humanité. Mais, tandis qu'en plusieurs coins du monde, on continuait à me vnérer et à utilier mes bons services pour une multitude d'usages, l'Occident chrétien me négligeait de plus en plus et me reléguait au rôle de laxatif. Ce qui était une façon bien peu aimable de m'envoyer promener. Je dois avouer que cela m'a chagriné mais je me suis vite consolé lorsque j'ai réalisé que beaucoup de mes confrères et consoeurs de l'Antiquité voyaient également leur étoile ternir.

Heureusement, depuis quelques années, les longues et austères recherches des scientifiques commencent à redorer notre blason de manière inespérée. De plus en plus de médecins de tous les coins du monde nous emploient. Que l'on songe seulement à l'extraordinaire synthèse de la médecine traditionnelle et moderne qui est en train de s'opérer en Russie et en Chine où 70 à 80 % des prescriptions sont à base de plantes ! Et l'Organisation Mondiale de la Santé va même jusqu'à recommander l'usage des médecines traditionnelles dans les pays du Tiers Monde. Selon l'OMS, ces médecines sont plus adaptées aux désastreuses conditions économiques qui sévissent dans ces pays. Un bel avenir nous attend ! Et si l'on se fie à certaines recherches, peut-être même nous emportera-t-on sur d'autres planètes où nou rejaillirons de l'obscurité de nos graines dans des serres hydroponiques éclairées par un soleil inconnu.

Mais revenons sur la Terre, telle qu'elle est en ce moment, si parfaite dans son imperfection. Cependant, avant de laisser la parole à la science, j'aimerais vous raconter ma longue vie où les faits et les légendes s'entremêlent souvent inextricablement. Telles les ruines des vieilles civilisations, ses bribes éparses témoignent d'une présence ancienne mais réelle.

Les premières traces

Les débuts de ma carrière thérapeutique commence à une époque où les hommes adoraient encore cette planète comme la Grande Mère "en terre et en roche". En ce temps là, nous, les plantes, étions considérées comme des êtres sacrés qu'on ne coupait pas en vain et sans respect.

La plupart des spécialistes s'entendent pour dire que mes plus lointains ancêtres viennent du Moyen-Orient. Et il est permis de supposer que j'étais déjà employé vers le 5ème millénaire avant Jésus-Christ dans toute la partie orientale du bassin méditérranéen. Mais c'est vers 1750 avant Jésus-Christ que l'on découvre chez les Sumériens les premiers comptes rendus écrits de mes usages thérapeutiques sur des tablettes d'argile. On retrouve ensuite en Egypte des traces de ma présence avec le "Livre égyptien des remèdes", ou papyrus Ebers, qui date d'environ 1550 avant Jésus-Christ.

Les Egyptiens semblent avoir eu une perception quasi mystique de mes pouvoirs. Une tradition veut qu'on m'apportait comme cadeau aux cérémonies funéraires en guise de symbole de renouvellement de la vie. J'accompagnais le pharaon jusqu'à son lieu de repos final dans la Vallée des Rois. Et là, semble-t-il, on me plantait tout autour des tombeaux pour marquer la voie des pharaons vers la Terre des Morts et les nourrir durant leur voyage. Tout cela est fort plausible puisque, de nos jours, on retrouves des coutumes similaires chez certains peuples d'Afrique. En Egypte, on me plante toujours autour des cimetières comme symbole de la vertu de la Patience pour ceux qui souffrent d'avoir perdu un être cher.

Dans tout le Moyen-Orient, ma valeur symbolique est religieuse ne s'altérera pas avec les siècles. Les mahométans me suspendaient à leur porte pour témoigner qu'ils avaient effectué leur pélerinage à la Mecque. Ils croyaient également que le Prophète visitait les maisons où la plante était ainsi mise en évidence. Quant aux Juifs superstitieux du Caire, ils en faisaient autant pour se protéger des mauvais esprits et des apparitions.

De nos jours de telles coutumes persistent en Egypte. On me place au-dessus de la porte d'une nouvelle maison pour y attirer la prospérité et la santé. Ainsi privé d'eau et de terre, je peux en effet vivre des années et même fleurir. De telles coutumes semblent venir du plus loin de l'Antiquité. Déjà dans la langue du pays d'Addad, à l'époque de Babylone, mon nom Si-bu-ru désignait un "ornement pour les portes".

Dans l'ancienne Egypte, je n'étais pas réservé aux seuls usages religieux ou magiques, comme le montre bien le "Livre Egyptien des remèdes". Ce livre recense autant mes usages médicaux que cosmétiques. On y cite divers types d'extraction d'aloés pour soigner les infections, pour frictionner la peau et préparer des remèdes à base d'Aloès. Tout semble indiquer que les Egyptiens m'employaient notamment comme laxatif ou pour combattre maux de tête et rhume. Dans le domaine cosmétique, on me réduisait en poudre et l'on m'appliquait sur les yeux pour les rendre plus brillants.

Une légende prétend même que Cléopâtre soignait ainsi son apparence. Elle se baignait aussi, semble-t-il , dans mon jus pour conserver sa beauté. Cette histoire est sans doute aussi mythique que sa beauté fatale et affolante. Ces rumeurs témoignent néanmoins de ma réputation auprès des femmes de l'Antiquité.

Pas si biblique que ce que l'on croit

Beaucoup de personnes ont parlé de moi comme d'une plante "biblique" et ont volontierfs glosé sur certains passages de la Bible où apparaît le mot "Aloès". Ainsi, dans les "Nombres", on trouve ce passage : "Elles s'étendent comme des vallées, comme des jardins près d'un fleuve, comme des aloès que l'Eternel a plantés...".

Un auteur comme Wirth, dans "Guérir par l'Aloès", en conclut aussitôt que l'Aloès est donc considéré comme planté par Dieu lui-même". Certes, voilà qui est flatteur. Mais c'est sauter un peu trop vite aux conclusions. Le mot que l'on traduit ici par aloès est fort probablement un mot déformé et contexte semble renvoyer tout simplement à un arbre robuste de la région.

Dans les autres passages bibliques où l'on trouve le mot "Aloès", il n'est pas non plus forcément question de moi. Prenons par exemple ce superbe passage du "Cantique des cantiques" : "Tu es une source fermée, ma soeur-épouse, une source fermée, une fontaine scelée. Tes canaux arrosent un jardin de Grenadiers, de troenes et de roses. Jardin de nard, de safran et de cannelle ainsi que de tous les arbres à encens : de myrrhe, d'aloès et de cinnamome.".

Fort probablement, il s'agirait ici du bois d'Aloès, qui est la résine d'un arbre nommé Aquilaria agallocha, et qui ne possède aucun des mes attributs.

Par contre, dans un passage de l'Evangile de Saint Jean, il est fort possible qu'il s'agisse bel et bien de moi. Dans ce passage, Saint Jean rapporte que Nicodème avait apporté un mélange de Myrrhe et d'Aloès au lieu où le Christ était enseveli. Ce mélange devait servir à embaumer le corps. Le fait n'a rien de surprenant puisque les Arabes exportaient déjà des extraits résineux d'Aloès vers la Palestine. Ces extraits, quoique d'un goût fort peu agréable, avaient cependant un arôme fort plaisant et pouvaient fort bien servir de substance aromatique au même tire que la myrrhe. D'où leur usage possible pour embaumer les morts en raison du climat très chaud de la Palestine.

L'influence des marchands arabes

Les Arabes furent les premiers à maîtriser l'art de me transformer en extraits. Ils pressaient mes feuilles avec leurs pieds ou avec des presses pour en extraire la sève et la pulpe. Ils les mettaient ensuite dans des sacs en peau de chèvre qu'ils laissaient sécher au soleil. Dans le monde arabe, cet extrait résineux servait surtout de laxatif, mais il existe des témoignages d'autres usages internes et externes.

Ce sont en fait les marchands arabes qui devaient diffuser mon usage dans le monde gréco-romain et en Asie. Selon plusieurs sources, mon nom viendrait du mot arabe alloeh qui signifie : "substance amère et brillante".

Au service d'Alexandre le Grand

Un auteur arabe du Xème siècle raconte qu'Aristote, maître et mentor d'Alexandre le Grand, conseilla à ce dernier d'aller conquérir l'île de Socotra où, disait-on, poussait une plante aux remarquables propriétés médicinales. Aristote lui affirma que celle-ci pourrait soigner plus efficacement les blessures de ses guerriers. Cette plante était l'une de mes variétés régionales, probablement l'Aloe perryi Baker.

Alexandre le Grand partit donc reprendre aux Perses l'île de Socotra. C'était d'ailleurs là, paraît-il, l'un des buts avoués de son expédition en Inde. Sur cette île, située au sud de l'Arabie, j'étais l'élément moteur de toute une industrie et d'un vaste commerce où les marchands arabes jouaient un rôle capital. IL est difficile de vérifier l'authenticité de cette anecdote. Mais on sait de source sure que l'île de Socotra est restée longtemps une plaque tournante de l'industrie de l'aloès, et qu'une colonie grecque y cultivait l'aloès.

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